Le tabou dans le tabou - L'homme victime

C’est un samedi ensoleillé de juin, il est 7h30 du matin, nous nous apprêtons, Frieke et moi, à prendre la route pour une semaine de vacances. Nous partons l’esprit libre, tout est bouclé pour le 2ème café-débat qui se fera après notre retour, le mercredi de la semaine suivante.

 

Nous prenons la direction de Toul pour rejoindre l’autoroute du Soleil, direction le Sud où nous avons réservé un gîte. A l’approche de Dijon nous envisageons une pause café (sans débat celui-là). Nous apprécions ce moment tant attendu, nos pensées vagabondes sont aux vacances, nous nous voyons déjà dans les magnifiques parcs naturels du Sud, à une terrasse de café ou flâner dans un petit village aux allures médiévales.

 

Tout à coup le téléphone de Frieke sonne, c’est Thierry Toutin, notre intervenant. Il nous signale que son état de santé ne lui permettra pas d’être présent au prochain café « Le Dire & Agir ». Il est autant désolé que nous. Ayant subi une grave intervention chirurgicale quelques semaines plus tôt, il pensait pouvoir venir malgré tout. Particulièrement exigeant sur ses engagements, Thierry Toutin a pourtant tout fait pour assurer son intervention. Il y tient beaucoup. Hélas, les dernières recommandations des médecins sont formelles, pas question de prendre la route ou le train ! Sa déception est immense, Frieke lui explique que rien n’est plus important que la santé. Pas question d’annuler sa venue, mais il faut la reporter à un autre moment, après l’été. Une grande déception pour nous aussi qui nous plonge dans un état de confusion assez particulier. Sentiment d’une douce panique enrobée d’une fine et légère perte de repères spatiotemporels au quel on peut ajouter un soupçon de désarroi profond. Même le GPS ne pouvait rien pour nous. L’ambiance agréablement bucolique du départ se transforme rapidement en un climat lourd et sombre, digne d’un film d’auteur intello sur Arte.

Nous passons Dijon et nous nous arrêtons pour une pause. Plusieurs appels téléphoniques, il faut faire quelque chose, mais quoi ?

 

Durant le trajet et aussi au cours des deux premiers jours, nous hésitons. Devons nous annuler ? Reporter ? Trouver quelqu’un d’autre ? Mais qui ? Il s’agit de notre 2ème café-débat, annuler ne semble pas la bonne solution. Dans ce cas qui sera notre sauveur ?

 

Bien que tout à fait hors sujet j’ajoute pour la petite histoire que nous avons aussi appris le premier jour de nos vacances l’hospitalisation de ma mère. Ensuite voulant nous changer les idées devant ce tsunami de mauvaises nouvelles et avant de découvrir la région, je décide d’allumer la télé pour consulter la météo. Nous apprenons que nous allons être en alerte orange. De graves orages accompagnés de terribles inondations sont attendus. Mais nous y croyons quand même à nos vacances !

 

Dans notre « malheur », nous avons aussi de la chance. Notre location possède une connexion Internet (précaution peut-être prémonitoire prise par Frieke) et surtout, nous parvenons à contacter un des membres de SanViolentine. Emmanuel, qui précisément doit aussi intervenir après l’été. Il est l’auteur de « la Locomotive Noire » et il doit témoigner sur les hommes victimes, un tabou dans le tabou.

 

C’est sans hésitation qu’il accepte d’intervenir pour ce 2ème café-débat. Depuis notre gîte, il faut tout réorganiser. Prévenir les officiels, ceux qui se sont déjà inscrits sur Internet, les médias. Frieke, dans l’urgence reprogramme tout, réorganise tout, avec l’aide formidable de Sandra qui se charge d’envoyer les courriers postaux.

 

Emmanuel est une victime dont le parcours est tout à fait hors normes. Hors normes par son vécu aux confins de l’horreur, mais surtout par sa reconstruction. En deux ans et demi, il a su se relever, et, comme il le dit lui-même, passer de l’ombre à la lumière !

 

Les vacances sont finies, nous attendons ce mercredi avec un peu d’angoisse. Le nombre d’inscrits sur Internet diminue fortement. Comment cela va-t-il se passer ? Avons-nous bien fait de ne pas annuler ?

 

Nous y sommes ! C’est le jour du 2ème café-débat ! Frieke, Sandra et Angelina écoulent les dernières heures sur notre terrasse. Je les rejoins à mon tour. Comme pour notre départ en vacances, il fait beau. Nous nous persuadons que cette fois tout va bien se passer et que la présence du Soleil n’a aucun rapport avec la malchance.

 

Nous nous trompons ! Emmanuel nous appelle, il est sur la route, sa voiture vient de tomber en panne ! De nouveau, un état de panique devenu hélas assez familier nous envahit. Heureusement, il en fallait plus pour dérouter Emmanuel ! Il réussit sur place à obtenir une voiture de remplacement. Mais sera-t-il à l’heure ? Dans le doute le plus absolu, nous partons pour le café Jehanne d’Arc à Metz.

Durant le trajet, Frieke reçoit un appel d’Emmanuel. Le coeur battant elle décroche et..OUF !...Il sera présent, et à l’heure !

 

Arrivée sur place Frieke installe ses affaires. Il est 20 heures, Emmanuel arrive. Nous attendons 20h30. Un peu plus de quinze personnes ont pris place dans la petite salle du café. Nous sommes soulagés, il y a certes moins de monde que pour le premier café, mais sachant que nous avons du changer le programme, connaissant surtout l’immense tabou que représente le sujet de ce soir, ce n’est pas mal !!

 

Soulagés et heureux (même si le thème abordé devrait générer d’autres sentiments plus douloureux), le débat commence. Frieke présente l’association, les cafés-débats « Le Dire & Agir » et surtout l’intervenant, Emmanuel.

 

Dans un premier temps, Emmanuel aborde son histoire (racontée dans son livre) avec douceur, je dirais même avec beaucoup d’élégance. Il occulte les détails insoutenables de son vécu et présente le décor de son histoire avec simplicité, clarté. Il explique que tout a commencé par un ami de la famille, celui qui allait devenir son bourreau, qu’il a été victime dans son enfance de violences, de viols, de viols en réunion, voire en réseau, qu’il a été l’objet sexuel d’hommes et de femmes. Son calvaire aura duré dix ans. « Une année de victime dure bien plus longtemps qu’une année ordinaire » dit-il « c’est un peu comme pour les chiens, pour eux une année correspond à 6 ou 7 ans chez un homme ». Mais c’est aussi un parcours de battant qu’il décrit sans le vouloir. Parti de sa famille à 15 ans, il se retrouve seul dans Bruxelles. Devenu la proie de toutes les dérives, sans aucun repère (tous lui ont été volés par son et ses agresseurs), il trouve malgré tout le moyen de poursuivre des études et passe sa licence universitaire !

 

Un long exposé se déroule devant un public silencieux mais très attentif. Emmanuel poursuit son récit, non pas sur la douleur du vécu, même si elle se devine entre ses mots, mais par le témoignage de quelqu’un qui a choisi de vivre. Il nous raconte sa volonté de vouloir s’en sortir, et surtout, ce qui lui a permis de pouvoir reconstruire sa vie. Les personnes, les associations, les thérapies qui l’ont aidé.

C’est ce type même de témoignage que nous souhaitons offrir au public. S’il y a beaucoup de victimes qui s’enferment dans le silence pour toujours, d’autres voudraient se battre. Mais comment faire ? A celles-là, à toutes ces victimes, garçons, filles, hommes ou femmes, qui jusqu’ici n’ont pas su s’en sortir, simplement par manque d’informations, donnons-leur cette chance d’être sauvées ! C’est dans ce sens que nous bâtissons ces débats, c’est dans ce sens qu’Emmanuel s’est exprimé.

Après le témoignage, Frieke reprend la parole pour lire un courrier reçu par mail (un autre homme victime). C’est maintenant le moment du débat. Plusieurs remarques et questions surgissent d’ici et là, le public a reçu le message avec force.

 

Il est tard, Frieke doit clôturer la soirée. Une clôture un peu difficile car il y aurait sans doute eu encore bien des questions. Cependant nous donnons à chacun la possibilité de garder le contact entre le public et nous. Ce 2ème café-débat aura duré 3heures !!

 

Une phrase choc ressort du témoignage d’Emmanuel, une phrase qui aura ému l’assemblée, une phrase terrible mais gonflée d’espoir :

 

« Je suis passé de l’ombre à la lumière ».

 

Patrick Brandebourg

Secrétaire de SanViolentine.

 

Le livre d’Emmanuel : "La Locomotive Noire"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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